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mercredi 22 juin 2011

Haiti : Entre Savoir et Démocratie

Leslie Péan nous parle
mardi 21 juin 2011
Entretien avec Leslie Péan à propos de l’ouvrage « Entre Savoir et Démocratie - Les luttes de l’Union Nationale des Étudiants Haïtiens (UNEH) sous le gouvernement de Duvalier » [1]

Pourquoi ce livre sur la grève des étudiants de 1960 ?

Leslie Péan. 1960-2010 : à folle allure, 50 ans ont filé. La société haïtienne est prise dans un tourbillon qui lui fait perdre de sa sérénité et de son harmonie. Apprécier cette situation et la comprendre demandent le détour par Entre Savoir et Démocratie — Les luttes de l’Union Nationale des Étudiants Haïtiens (UNEH) sous le gouvernement de Duvalier . L’ouvrage consacré aux luttes menées par cette organisation estudiantine créée en 1959 évoque, avec l’apport de quatorze acteurs de l’époque, le courage d’une jeunesse qui a refusé d’accepter les conditions de précarité de l’école haïtienne et qui n’a pas voulu vendre son âme aux tontons macoutes. C’est l’histoire de l’esprit de résistance de la jeunesse universitaire haïtienne contre le processus d’abêtissement mis en marche par le duvaliérisme. Plus de 450 pages pour ne pas oublier la résistance contre la crétinisation de masse et le champ de ruines humaines. Une résistance commencée avec les maitres de l’Union nationale des membres de l’enseignement secondaire (UNMES) et poursuivie par leurs élèves. Résistance contre la reddition de soi et contre les tentatives d’anéantissement de l’agitation créatrice organisée par les étudiants.

Avec un répertoire riche qui ne s’arrête pas uniquement et strictement aux problèmes de l’éducation, c’est-à-dire ayant à voir avec les professeurs et les étudiants, l’UNEH se penche sur maintes questions importantes de la vie haïtienne. Son expérience couvre les années 1960 au cours desquelles les premiers signes de relâchement physique et moral se sont donnés à voir dans la société haïtienne occupée par les tontons macoutes. Deux ans d’activité ouverte et sept ans d’activités clandestines. Un temps vraiment court dans la vie nationale. Mais un temps qui permet la diffusion à l’échelle nationale d’un savoir indéracinable. Il importe de reconnaître et de souligner la vraie grandeur de ce combat en faisant découvrir le foisonnement créé par les éclaireurs de l’UNEH. Ce livre est une invitation à un éclairage que la dislocation du fascisme duvaliérien n’a pas altéré, malgré les confusions et les incompréhensions que cette dictature tenace a développées.

Quels ont été les motifs exacts de cette grève ?

Duvalier avait procédé à l’arrestation d’une vingtaine de jeunes étudiants et lycéens parmi lesquels Joseph Roney, le trésorier de l’UNEH. Ils ont été gardés en prison pendant deux mois et demi malgré les démarches entreprises par leurs camarades étudiants pour obtenir leur libération. Devant cette violation de leurs droits les plus élémentaires, la direction de l’UNEH en accord avec ses différentes sections, lance une campagne de soutien afin d’obtenir leur libération ou leur traduction en justice. Ayant épuisé tous leurs ressorts y compris celui d’aller voir François Duvalier au Palais national pour demander l’élargissement de leurs camarades injustement arrêtés, les dirigeants de l’UNEH déclenchent le 22 novembre 1960 une grève général et illimitée pour obtenir leur libération. Devant leur détermination, malgré la répression des tontons macoutes, Duvalier est obligé de reconnaître sa défaite et de libérer les étudiants le 1e décembre 1960. La crise est donc en voie de trouver une solution et les étudiants se préparent à retourner dans leurs salles de classe. Mais Duvalier ne démord pas. Il dissout l’UNEH et prend coup sur coup trois décrets fascistes, deux le 8 décembre 1960 et le troisième le 16 décembre 1960 macoutisant l’Université. Alors les dirigeants de l’UNEH décident de continuer une grève illimitée jusqu’au retrait de ces décrets fascistes. C’est alors que rentreront en action les traitres et les briseurs de grève connus sous les noms de Roger Lafontant, Robert Germain et Rony Gilot qui organiseront la répression contre les étudiants en introduisant les tontons macoutes dans les milieux universitaires. La grève dura quatre mois jusqu’au 16 mars 1961.

Quels ont été les effets de ce type de pratique sur la diffusion des connaissances en Haïti ?

Le duvaliérisme a envahi le champ du savoir en imposant le macoutisme à la société. Les tontons macoutes et leur progéniture rentraient de force dans les écoles secondaires et à l’Université. Peu importe s’ils étaient capables de suivre le cycle dans lequel ils s’imposaient. En envahissant les écoles secondaires, les tontons macoutes forçaient les enseignants à placer la barre très bas. Les directeurs d’établissement scolaires et universitaires étaient dans l’obligation d’accepter que leur enseignement soit suivi par des élèves et étudiants n’ayant pas le niveau requis. De plus ces resquilleurs devaient réussir aux examens et recevoir leurs diplômes. La mission duvaliériste a été celle de former ainsi les nouvelles générations dans l’université macoutisée où tous les cursus d’enseignement supérieur étaient accessibles aux rejetons du régime. La capacité d’un élève se mesurait par ses accointances macoutes. Tel était le niveau requis pour l’admission.

De plus, la logorrhée noiriste devait être enfoncée à coups de marteaux dans les têtes des étudiants. Il fallait faire allégeance à Duvalier. Et même certains de ceux qui l’avaient fait n’étaient pas à l’abri des dénonciations et autres tracas venant du pouvoir. On s’explique donc que la bougie de l’intelligentsia haïtienne se soit éteinte au pays avec ce nivellement par le bas qui a fait école. L’agit-prop duvaliériste bombarde les consciences haïtiennes avec une propagande insidieuse qui installe une culture reposant sur l’idée que tout se vaut (tout voum se do), tout en propageant la hargne et la haine contre le différend au lieu de mettre en valeur sa nature complémentaire. Le système de symboles et de significations véhiculés par le duvaliérisme impose une culture de la force et de l’arbitraire, de la soumission et de l’ésotérisme.

Le nationalisme culturel duvaliériste propage des valeurs rétrogrades dans leur essence. Des valeurs de mauvaise qualité qui ont conduit tant à la crise de l’agriculture qu’à celle de l’éducation et enfin à la désintégration nationale. La société haïtienne a été soumise à cette dictature qui a concouru à la diminution de son humanité. Le dérèglement du comportement haïtien part de cette dérive. Les faits historiques sont dénaturés dans la problématique noiriste qui confisque l’identité haïtienne. C’est la corruption de la connaissance et du savoir. Une corruption qui s’est infiltrée dans les manuels d’histoire, de littérature, dans les cours de science politique et de science économique. Le besoin de reconnaissance sociale est détourné vers une situation d’anomie sociale génératrice de toutes les dérives.

Quel âge aviez-vous à l’époque, quels étaient vos modèles et avez-vous participé personnellement à la grève ?

J’étais un adolescent à l’époque. J’avais un cousin, Max Péan, qui était à la faculté de génie et membre de la direction qui a préparé le premier Congrès de l’UNEH en 1960 et un frère ainé consanguin, Yvon Piverger, qui fut arrêté au cours de la grève en 1960 avant d’être tué par Duvalier en 1963. La conscience politique de ma génération d’adolescents était très élevée. Le niveau de compréhension des jeunes sortis du certificat d’études primaires que nous étions nous permettait de construire un sens critique de notre réalité politique. Non seulement nous lisions les Trois Mousquetaires avec D’Artagnan, mais également nous écoutions tous les soirs l’épopée de Fidel Castro et Che Guevara sur Radio Rebelde. Nous avions suivi quotidiennement avec joie la progression des forces révolutionnaires de la Sierra Maestra jusqu’à la victoire de la bataille livrée à Santa Clara sous la direction du Che le 29 décembre 1958 et qui a pavé la voie à la conquête de La Havane trois jours plus tard.

La révolution cubaine offrait donc un exemple à suivre par les jeunes en lutte contre le fascisme duvaliérien. La pensée politique va bénéficier d’un nouvel imaginaire pour peupler ses rêves de lendemains meilleurs pour le peuple haïtien. L’arme de la grève interprofessionnelle était dans l’air comme moyen de lutte contre la tyrannie. Même quand elle échouait comme ce fut le cas à Cuba lors de la grève lancée par Castro en avril 1958. La résistance haïtienne faisait face à la tyrannie duvaliériste. Les problèmes étaient similaires, mais la connaissance de l’autre pour permettre une ouverture sur le vrai passait par une connaissance de soi qui a fait défaut. Nous avons donc participé à la grève en signe de solidarité avec les étudiants et élèves arrêtés par les tontons macoutes en septembre 1960. Comme nombre d’opposants à la dictature, les jeunes ont cru à l’immédiateté du résultat de leurs actions. En effet Duvalier a capitulé et libéré les étudiants emprisonnés, mais il a aussi macoutisé l’Université avec ses décrets fascistes. Le mouvement social avait d’autres médiations à acquérir dans les milieux patronaux, syndicaux et paysans pour gagner son pari. Ce qui n’a pas été fait.

Sans vouloir sortir du sujet qu’est la grève de l’UNEH, croyez-vous aujourd’hui 50 ans plus tard que ces idéaux symbolisés dans la bataille de Santa Clara du 28 décembre 1958 valaient la peine ?

Les idéaux de justice et d’équité sont toujours d’actualité. C’est aussi le cas pour les luttes révolutionnaires contre l’oppression et la dictature. Dans ce combat, la violence populaire devient légitime pour faire avancer l’histoire. Les luttes de pouvoir ne trouvent une porte de sortie que dans la reddition d’un camp et la victoire de l’autre. Cela s’est fait au bout du fusil en 1776 aux États Unis d’Amérique, en 1804 en Haïti, en 1865 lors de la guerre de Sécession aux États Unis d’Amérique ou en 1988 lors de la bataille de Cuerto Cuanavale en Angola. Partout, la guerre est une étape dans la recherche de la paix durable. Les bourreaux et les victimes acceptent de s’asseoir ensemble seulement après que l’un des deux s’est rendu compte qu’il disparaitra sans sa reddition. Che Guevara l’avait bien dit au commandant de la garnison de Santa Clara le 29 décembre 1958. Vous vous rendez ou vous disparaissez. C’est exactement ce que les Américains ont dit aux Japonais et aux Allemands en 1945. La politique, c’est la guerre et les Américains l’ont bien compris en mettant sur pied la plus grande armée du monde et en la dotant de plus de 800 bases militaires disséminées autour de la planète. La force de l’État est justement dans l’établissement de la violence masquée à travers les lois qui consacrent la victoire des gagnants sur les perdants.

Dans la conjoncture actuelle, y a-t-il des enseignements à tirer ?

Le duvaliérisme s’enracine dans la fraude électorale de 1957 qui l’a rendu imperméable à la démocratie. L’UNEH est avant tout le vivant refus de cette politique. On ne peut éclairer les directions potentielles que peut prendre Haïti après le séisme du 12 Janvier 2010 sans la maîtrise du mouvement d’idées qui s’est épanoui en 1960. Sans la connaissance des actions des créateurs de l’UNEH qui ont voulu baliser la société haïtienne avec des marqueurs de sens reflétant les idéaux de la démocratie et du savoir. Les parcours de ces créateurs peuvent servir, car les repères de fraternité humaine et de solidarité auxquels ils renvoient sont indépassables. Leur journal « Tribune des Étudiants » contient des textes d’un regard décapant sur la société haïtienne. Ces témoignages ont traversé le temps et gardent une grande fraîcheur. Leur saveur a même crû considérablement avec les témoignages des acteurs 50 ans plus tard.

Le Mai 1968 haïtien a eu lieu du 22 novembre 1960 au 16 mars 1961. Quatre mois de grève qui sont l’expression de l’intériorisation par les étudiants haïtiens de la nécessité d’orienter la société dans une autre direction. Quatre mois de grève qui sont la manifestation de la solidarité de la jeunesse avec une vingtaine d’étudiants arbitrairement emprisonnés trois mois auparavant. Les étudiants contestent la perte de repères dans laquelle le duvaliérisme plonge la société haïtienne. En tant que creuset des idées nouvelles, l’Université gênait Duvalier et il a voulu la caporaliser à ce moment charnière de l’histoire de la perpétuation de la dictature qui va se donner un autre mandat frauduleux de six ans en avril 1961, dissoudre le Sénat et proclamer la présidence à vie le 1er avril 1964. Dernière étape dans l’émergence et la consolidation du fascisme tropical de François Duvalier qui nommera également son fils âgé de 19 ans président à vie en 1971, avec la bénédiction de la communauté internationale.

En donnant la parole à ceux qui ont des souvenirs qui dorment en eux, nous avons levé le voile sur le combat mené par les jeunes de l’UNEH pour changer un système politique qui, malheureusement, perdure encore. C’est à un devoir de mémoire que nous nous soumettons pour briser la loi du silence et donner des béquilles à un pays en perdition pour qu’il puisse se relever. Les occurrences des années soixante prennent racines au sein du mouvement d’idées qui commence avec l’UNEH. C’est un ouvrage pour faire échec à l’arbitraire des gate-keepers (portiers) de l’information sur un mouvement social unique dans l’histoire d’Haïti. Un ouvrage pour penser autrement. Pour découvrir des horizons inconnus dans le dédale de l’actualité.

Quels échos devrait avoir ce livre aujourd’hui en Haiti ?

« Entre savoir et démocratie » résonne avec beaucoup de force dans une jeunesse qui a soif de comprendre le cheminement qui a conduit à la catastrophe actuelle. C’est un bon signe. Cela fait partie du projet d’éducation que les pouvoirs publics voudraient mettre en œuvre. La mystification consistant à vouloir mettre ensemble bourreaux et victimes dans un embrouillamini permanent participe du complot pour abêtir les Haïtiens en les stérilisant, du moins au niveau de la pensée. L’éducation n’est donc pas neutre. Toutefois, il ne s’agit pas de détruire l’autre, de le scalper, comme Le Nouvelliste a titré récemment. Les tournures élégantes pour amorcer des échanges de qualité doivent aider à fixer les responsabilités. Je comprends le titre aguicheur « Leslie Péan scalpe Rony Gilot ». Cela peut séduire les lecteurs et les inciter à y voir de plus près, mais ce titre ne traduit pas mon état d’esprit. La méchanceté n’est pas mon fort, mais c’est aussi le cas pour la complaisance. Pour sauver la jeunesse de son innocence, il faut l’aider à sortir de l’isolement de connaissance dans lequel les bourreaux l’ont enfermé. Des bourreaux qui démontrent par leurs écrits qu’ils ne font pas le mal accidentellement mais plutôt qu’ils aiment le mal. Dire la vérité n’est pas vouloir éliminer physiquement l’autre, le scalper, et être sans ménagement. Pour remettre les pendules à l’heure, il faut sonner le glas des semi vérités. L’approche scientifique nécessaire demande de la rigueur. On ne saurait taire les noms des responsables de la descente aux enfers d’Haïti surtout dans le domaine de l’éducation et de la connaissance, à un moment où le savoir est le moteur de la croissance et du développement.

[1] Mémoire d’Encrier, Montréal, 2010

http://www.alterpresse.org/spip.php?article11201

Commentaire
Quiconque n'a pas encore lu une seule ligne des livres ou des articles de Leslie Péan risque de laisser passer l'occasion de combler une lacune importante dans ses connaissances de l'histoire d'Haiti. Que ce soit dans le domaine de la corruption, de la violence militaro-macoute ou de la répression intellectuelle, tout y est. Alors ne perdons pas notre temps à deviner quand nous pouvons savoir.

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