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lundi 18 octobre 2010

Critique

La colère noire de Basquiat, éblouissante
LE MONDE 15.10.10 |

AP/REMY DE LA MAUVINIERE

Sur l'affiche de l'exposition, Jean-Michel Basquiat (1960-1988) pose dans son atelier, costume sombre et pieds nus. La photo a fait la "une" du supplément du New York Times en 1985, première couverture consacrée à un artiste noir. Elle n'en est pas moins gênante par ce qu'elle sous-entend : que Basquiat tient à la fois du dandy - le costume - et du sauvage - les pieds nus. Un génie, mais primitif. Primitif parce que de père haïtien et de mère portoricaine ? Ce n'est pas dit, juste suggéré. Les stéréotypes les plus désagréables menacent. Basquiat en a été environné sa vie durant et beaucoup continuent à sévir.
Les choses sont pourtant simples. Basquiat n'est pas un enfant de la rue du Bronx, mais le fils aîné d'une famille de la moyenne bourgeoisie noire de Brooklyn. Il ne s'est pas suicidé, mais est mort accidentellement d'une overdose. Ce n'est pas un autodidacte jailli des ténèbres, mais un jeune homme qui feuillette les catalogues et lit beaucoup et un peu de tout. Il se veut artiste et ce n'est pas hasard si, dès 1978, il exécute ses premiers tags à Soho et East Village, quartiers d'artistes et de galeries. Sa rencontre avec Andy Warhol n'a rien de fortuit non plus. Un primitif ? En aucun cas.
Sa rétrospective en une centaine d'oeuvres au Musée d'art moderne de la Ville de Paris devrait permettre d'en finir avec ces idées reçues. Organisée avec la Fondation Beyeler, bien choisie, bien accrochée, elle se concentre sur ce qui compte véritablement désormais : l'oeuvre. Démonstration éblouissante. Un artiste prend possession de l'état le plus récent de son art - la peinture - pour y développer des sujets autobiographiques et politiques. Ces sujets sont la condition noire aux Etats-Unis au début des années 1980, le racisme et l'injustice, la part des artistes noirs dans la création américaine, la mémoire de l'esclavage et celle de l'Afrique. Tout cela est explicite et cohérent. La situation étant violente, la colère terrible, le dessin et la peinture sont généralement violents et terribles. On voit mal comment la rage s'exprimerait dans un style aimable.
Au milieu d'une grande toile, un nom saute aux yeux : celui de Malcolm X. Autres noms écrits en lettres barbelées : les boxeurs Jack Johnson - premier champion du monde noir - et Cassius Clay - partisan déclaré des Blacks Panthers -, les musiciens Charlie Parker, Miles Davis ou Max Roach. En hommage, Basquiat reprend en grand format sur fond noir les pochettes de leurs disques ou dessine sur fond rouge ou blanc leurs effigies, réduites à quelques traits - quelques traits "sauvages" puisque cette "qualité" leur était seule reconnue. Par provocation, la toile est fixée n'importe comment sur le châssis, avec faux plis et découpages grossiers.
Dans d'autres cas, Basquiat travaille sur des planches, des morceaux de palissades, des portes récupérées. Faute de pouvoir acheter des toiles ? Nullement. Ses galeristes et ses ventes lui donnent accès très vite à tous les moyens dont il peut avoir besoin. Mais ces palissades suggèrent l'enfermement, ces planches des baraques de plantations ou de bidonvilles. Que peint-il dessus ? Une vente d'esclaves, les policiers blancs du NYPD, les clochards - noirs eux. Dans ce cas, les allusions christiques abondent alors, couronne d'épines, plaies, croix. Ou bien il peint des griots inspirés, des danseurs en transe, des visages qui ressemblent à des masques. Dans ce cas, c'est sur fond d'or, avec des couronnes royales, en poussant les couleurs au plus haut point d'intensité. L'opposition est limpide.
Ainsi s'organise la diversité des modes d'expression. Tantôt un dessin hérissé, des éclaboussures, des formes tordues et cassées, des corps réduits aux os, des têtes réduites aux crânes, le noir et le blanc grumeleux - la mort sous toutes ses formes. Tantôt, mais bien plus rarement, la fluidité, des douceurs et des somptuosités chromatiques qui prennent au dépourvu parmi tant de dénonciations et de souffrances.
Evidemment, tout cela n'est possible que parce que Basquiat, dès ses débuts, fait preuve d'une dextérité impeccable. Il fait ce qu'il veut. Il sait où aller, s'arrêter quand il n'y a plus rien de nécessaire à ajouter, simplifier jusqu'au schéma ou amplifier jusqu'à la frise monumentale. Il n'a aucun problème de réalisation. Cette intelligence et ces facultés font vite songer à Picasso, dont Basquiat n'hésitait pas à se réclamer. Picasso est mort en 1973. C'est à Basquiat qu'est échu le privilège, cinq ans plus tard, de reprendre l'histoire de la peinture, là où le vieillard furieux l'avait laissée.

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"Basquiat", Musée d'art moderne de la Ville de Paris, 11, avenue du Président-Wilson, Paris 16e. Mo Alma-Marceau. Tél. : 01-53-67-40-00. Du mardi au dimanche de 10 heures à 18 heures, jeudi jusqu'à 22 heures. De 5 € à 11 €. Jusqu'au 30 janvier 2011
Philippe Dagen

Commentaire

Oui, il est difficile de ne pas reconnaitre là l'art primitif haïtien qui a tant fait parler de lui. Le nom d'André Malraux vous dit peut-être quelque chose ? Eh bien, c'est vrai. C'est vrai, il a fait faire un bond considérable à la peinture haïtienne en la faisant découvrir dans toute sa révolte en France et ailleurs. Mais ne vous y trompez pas, il ne fut ni le seul ni le premier dans l'hexagone à ouvrir des yeux fatigués sur une peinture qui criait haut et fort son unicité. André Breton, qui se pencha sur la peinture d'Hector Hyppolite et fit entrer la peinture naïve haïtienne dans le mouvement surréaliste, Jean-Paul Sartre et bien d'autres...

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